Tiohtiá:ke [Montréal] de Michel Jean – Un roman poétique et social qui porte le cri des communautés oubliées

Azélice Martel, décembre 2023

Dans ce huitième roman, Michel Jean nous transporte au cœur des réalités des Premières Nations canadiennes trop souvent mises de côté. L’auteur et journaliste québécois est lui-même issu d’une communauté innue du lac Saint-Jean, lieu où il avait puisé son inspiration pour son récit de la rentrée littéraire de 2019, Kukum. Avec une touche de nostalgie, il y peignait le passé de son arrière-grand-mère, orpheline irlandaise en quête de liberté, qui se retrouvera mêlé à la sédentarisation forcée des autochtones. On retrouve ce désir de retour aux sources dans Tiohtiá:ke, cette connexion infrangible à la nature et la contrainte d’une adaptation au monde contemporain. Publié au Québec en octobre 2021 aux éditions Libre Expression, le livre a pu faire son apparition en France en septembre dernier dans la nouvelle collection du Seuil, « Voix autochtones ».

Survivre à la ville

Le récit démarre avec Elie Mestenapeo, un jeune homme de la communauté innue de Nutashkuan, fraichement libéré après dix années d’incarcération pour le meurtre de son père. Mais la peine chez les siens est plus lourde : c’est le bannissement à vie. Il prend donc la route de Montréal, ou Tiohtiá:ke en mohawk, un univers aux antipodes de celui qu’il a connu dans son enfance. Les immeubles viennent remplacer les arbres, le béton avale l’herbe et les lacs, et le bruit de la nature est étouffé par le grondement incessant des moteurs. À peine arrivé, Elie se fait voler son sac, le voici déjà à la rue sans avoir pu tenter sa chance.

Mais dans ce semblant d’enfer, il croisera la route d’autres autochtones venus chercher refuge en ville ; les jumelles Inuuk et leur sourire infatigable ; Jimmy le Nakota avec qui il distribuera des repas aux autres itinérants – sans-abris au Québec ; Caya le Mohawk, qui ne s’exprime que par les chansons du groupe Vilain Pingouin; ou encore, le vieux Mafia Doc, au passé poignant qu’on ne découvrira qu’après sa mort. Cet ancien chirurgien torontois n’est qu’un autre sans-abri gelé dans le vif de l’hiver, rapidement oublié. Ces rencontres sont une lueur d’espoir pour Elie, et elles lui donnent la force de hausser la voix pour défendre un monde plus juste. Tous sont loin de leur territoire, tous ont subi un déracinement culturel, et cela les pousse à s’entraider, à se donner du courage. L’auteur décrit ces personnages avec une humanité saisissante, les rendant à la fois attachants et réalistes.

Les sens en éveil

Michel Jean opte pour un style riche en évocations sensorielles, qui nous permet de ressentir les sons, les odeurs, les images, les émotions. On est plongé tantôt dans le cadre hostile de la ville, attaché au destin de ces personnages sans cesse confrontés au froid, à la faim, à la violence, tantôt dans le décor paisible de la nature chaleureusement retrouvée, qu’évoquent les titres des chapitres ; « Suivre le courant » ; « L’orée des bois » ou « Saumons ». Elie compare sa vie à celle d’une feuille, il mène un long combat contre le vent qui veut l’emporter. Le texte est imprégné de cette dualité nature et ville, dans un style agréablement poétique : « L'air du square Cabot ne dégage aucune senteur. Pourtant, le vent l'a porté sur des milliers de kilomètres à travers Nitassinan. Il a traversé des forêts et des centaines de lacs et de rivières, mais il n'en a rien gardé. Comme si le béton de la ville en aspirait toute vie pour n'en laisser que ces bourrasques glacées qui sentent l'absence. »

Un regard lucide sur les luttes autochtones

Les métaphores récurrentes brouillent parfois nos attentes. Un des chapitres se nomme « La morsure », on pense directement à une action physique, cependant, il se clôt par : « La bière adoucit la morsure de la solitude et calme la colère. » L’alcool apparaît comme un réconfort, il apaise les émotions négatives. Mais ce qui rend Tiohtiá:ke mémorable, c'est la façon dont l'auteur aborde des questions sociales cruciales, notamment le racisme, l'injustice et l'itinérance chez les Autochtones. Le roman nous met face à ces réalités parfois douloureuses. Pourquoi sont-ils autant à errer dans les rues, pourquoi ne s’adaptent-ils pas au lieu de s’évader dans l’alcool et la drogue ? Ils souillent les rues, des seringues trainent dans les parcs d’enfants. Mais les colons ont été les premiers à souiller leurs terres, à donner des noms à des territoires qu’ils prétendaient « découvrir ». Le récit est truffé de références historiques, on se met à la place de ces peuples qui avaient auparavant une forêt et se retrouvent désormais entassés au square Cabot, noyés au milieu des immeubles. Il met en lumière le fossé qui subsiste entre les réalités de ces personnes et le regard souvent indifférent de la société. Nous sommes témoins de vies marquées par la souffrance, les abus, les viols, et la perte d'enfants aux mains des services sociaux. On assiste également à des morts injustes, qui font la une des journaux, puis sont vite oubliées, sans qu’aucune mesure d’aide ne soit mise en place. Nos émotions se bousculent, on passe de la colère à l’affliction. Lire en devient presque frustrant, on a envie de crier à travers les pages. Et comme le dit si bien Jimmy le Nakota : « Personne ne nous voit, mais nous sommes partout ».

L’espoir en toile de fond

Mais le roman suscite aussi de l’émerveillement. Les descriptions de la nature et des paysages contrastent magnifiquement avec le cadre urbain de Montréal, apportant une touche de poésie à l'ensemble du récit. L’auteur nous propose aussi une autre façon de voir la vie en faisant de la pensée autochtone un modèle pour le futur. Le respect de la nature, la recherche d’équilibre et non d’abondance, la coopération... des thèmes qu’on retrouve facilement dans les autres écrits de Michel Jean. Dans le chapitre « le filet », il est expliqué que la pêche aujourd’hui n’est noble que si le poisson résiste, pour ensuite pouvoir se réjouir de l’avoir capturé. Mais il est souligné à travers le personnage de Salomon Bacon que : « la pêche n’est pas un loisir. C’est une manière de se nourrir et de vivre en harmonie avec la nature. » Le roman porte également un message d’espoir, le personnage principal mène autant un combat intérieur que pour toutes les vies autochtones et la préservation de leur identité culturelle. On s’accroche avec lui tout du long et la fin nous laisse un doux mélange de soulagement et d’optimisme. Une belle découverte !

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