Rachid Benzine ausculte avec délicatesse les méandres d’un peuple immigré pour expliquer Les silences des pères
Carla Gallon, décembre 2023
Pas de jaloux ! Trois ans après la parution de Ainsi parlait ma mère, Rachid Benzine rend cette-fois-ci hommage aux pères avec son roman Les silences des pères, lui aussi publié aux Editions du Seuil. Là encore la notion d’immigration, exploitée avec justesse et sincérité par l’écrivain franco-marocain. Là encore un hommage à un parent, mais cette fois le parent absent, distant. Si la mère parle, le père se tait. Comment comprendre ce silence ?
Contextualisation
Alors qu’il s’efforce de vider les affaires de son père récemment décédé avant de repartir en tournée, le narrateur tombe sur de vieilles cassettes d’enregistrement datées. Sa curiosité l’amène à découvrir cet échange magnétophonique qu’entretenait son père, débarqué en France dans les années 1960, avec son propre père resté au Maroc. Au fil des écoutes, le narrateur redécouvre l’homme qu’il pensait connaître, et dont le mutisme les avait éloignés pendant plus de vingt ans. Débute alors une enquête sur les traces de son ascendant qui l’amène de ville en ville, de rencontres en récits, de souvenirs en révélations.
À la découverte - posthume - du père
Le récit débute avec un rythme saccadé par des phrases courtes et souvent nominales qui traduisent une indifférence semblable à celle du narrateur dans L’Étranger de Camus. Là aussi un enterrement, celui d’un parent, et pourtant toujours cette distance émotionnelle. « Samedi fin de matinée. Un temps grisâtre. Une centaine de personnes est déjà présente au cimetière. Il pleut légèrement. Sûrement pour que ça fasse plus enterrement. (…) On arrive devant la fosse. Descente du cercueil, prières de l’imam, jeté de terre sur le cercueil. » Cette froideur dans le récit traduit un éloignement, celui d’un fils révolté par le silence d’un père résigné, et dont l’âme est restée dans son pays natal. Ce père que le narrateur avait choisi d’oublier. « C'est à la fois mon père et un étranger qui est mort. »
L’écriture s’assouplit au fil de ses recherches, de ses rencontres, à mesure qu’il apprend à connaître l’homme qu’était son père. Les portraits élogieux brossés par d’autres se heurtent à sa propre vision d’un homme distant et renfermé. Une rencontre posthume donc, et bientôt, le resurgissement de souvenirs d’enfance enfouis profondément : « Je tenais mon père pour la cause de tous les malheurs de ma famille. Dès mon adolescence je l’ai rejeté. La mort violente de mon frère avait été une telle meurtrissure. Son silence avait été une forme de lâcheté. » Une enquête révélatrice qui, bien qu’elle retarde les dates de sa tournée, amène le narrateur à découvrir l’estime que son père avait pour lui : les photos, les articles de presse, les places de concert, gardés en secret pendant tant d’années.
Les nombreuses ellipses temporelles et spatiales illustrent ce silence, omniprésent dans le récit, et nous permettent d’interpréter nous-mêmes les non-dits, ceux du père, et ceux du fils.
L’histoire comme témoignage de l’Histoire
À travers cette fiction, Rachid Benzine participe à la mémoire de ces immigrés africains venus travailler en France dans la deuxième moitié du siècle dernier pour offrir à leur famille une vie meilleure. En retraçant l’histoire d’Ahmed Chehlaoui, âgé de 19 ans lorsqu’il débarque en France comme mineur, le narrateur offre un témoignage du parcours de ces immigrés ayant fait le choix de sacrifier leur vie pour sauver leur famille de la misère. « C'est pour vous qu'ils ont tout sacrifié. La réussite de leur exil ce n'est pas la leur, mais c'est celle de votre génération. Cette mémoire à transmettre, c'est pas pour nous mais pour les autres. (…) Tous ceux qui sont morts sur tous les chantiers, broyés, décapités, pulvérisés. Et aussi pour tous ceux qui ont simplement souffert d'avoir quitté leur famille. »
Comme Robert Linhart avant lui qui, dans L’Etabli, dépeignait l’assemblage des 2 CV dans l’usine Citroën de la porte de Choisy à Paris en 1968, Rachid Benzine dénonce la dimension aliénante du taylorisme à travers le témoignage du père : « Le premier matin, un contremaître m’a expliqué ce que j’avais à faire : cinq gestes, toujours les mêmes. Un ouvrier en exercice me les a montrés machinalement sans arrêter la chaîne. Sans transition, j’ai dû le remplacer. Comme ça. L’instant d’avant j’étais un homme libre. L’instant suivant, je suis devenu un robot. »
C’est en découvrant la vie sentimentale de son père que le narrateur finit par découvrir la chose qui a changé pour toujours « l’inflexion de sa voix » : le sacrifice d’un mariage d’amour avec une française catholique au profit d’un mariage plus acceptable pour sa famille avec une musulmane. En somme, le choix du passé plutôt que du futur ; le choix des mœurs plutôt que du cœur. Un choix qui illustre aussi la complexité des rapports sociaux entre population autochtone et population exilée.
Le mot de la fin
En bref, Rachid Benzine parvient à allier dimensions historique et personnelle à travers une écriture simple et authentique qui, sans pour autant chercher le pathos, est émouvante. Une enquête comme un hommage rendu trop tard à un père disparu dans la mine, sur les chantiers, à l’usine. Un témoignage sur l’immigration qui montre à la fois les obstacles à l’intégration au nouveau pays, et l’attachement profond qui retient l’individu dans son pays d’origine. Un roman qui parle de la vie et de sa rudesse avec une honnêteté déconcertante. À travers tout cela, Rachid Benzine explore les non-dits de l’immigration et redonne ainsi voix au silence.