Marguerite Duras, la dame au camion
Justine Dravet, janvier 2024

En 1977 sort Le Camion, un film de Marguerite Duras. Le dispositif de cet objet cinématographique est simple : une réalisatrice raconte le scénario d’un film en devenir à un acteur. Le récit est celui d’une femme d’un certain âge, errant au bord d’une route avant d’être prise en stop par le chauffeur d’un camion. Dans son film, Marguerite Duras joue son propre rôle, celui de réalisatrice, tandis que Gérard Depardieu interprète le sien, celui d’acteur. Et si la « dame du camion » n’a pas de visage contrairement au chauffeur incarné à l’écran, on ne peut s’empêcher d’y projeter le portrait de Marguerite Duras elle-même.
Le film se place sous le signe de la rencontre. C’est avant tout la rencontre d’un double qui s’inscrit dans le temps du film en train de se faire, de se réaliser, au sens de se rendre réel. La dame du camion est la figure centrale du film tandis que celle du camionneur est reléguée à l’arrière-plan, le personnage de Depardieu devient le faire-valoir de Duras. La voix, incarnée et si reconnaissable, de la cinéaste, ne suffit pas : il lui faut un interlocuteur. Car c’est aussi la rencontre entre deux personnalités publiques. Or Duras n’en finit pas de parler, s’affirmant comme seule détentrice de la parole, et donc du pouvoir, face à un interlocuteur effacé, attentif, inversant nécessairement les rapports de force. Ainsi, c’est par la confrontation entre ces deux figures médiatiques que celle de Marguerite Duras affirme sa singularité en tant que femme et autrice dans le champ du cinéma. Le langage cinématographique qu’elle propose est non moins nouveau que son travail d’écriture romanesque (« Nouveau roman », « Nouveau cinéma »). Par un travail formel et plastique, elle va très loin dans la forme et pousse le médium cinématographique jusqu’à ses propres limites : en désynchronisant le son de l’image ou en faisant un film sans image par exemple. La radicalité de son cinéma est symptomatique de la manière qu’a Marguerite Duras de s’exprimer elle-même : tranchée et tranchante.
« Comment est-elle ? » demande l’acteur. « Déclassée » répond l’autrice. Bien loin de la représentation stéréotypée du personnage féminin traditionnellement porté à l’écran, l’identité de la dame du camion se résume à son âge certain et à sa taille, petite. Elle est sans attache, prise dans la brume du paysage hivernal que traverse le camion, libre. Elle écrit sa propre histoire, tout comme Marguerite Duras écrit la sienne à travers ses films. Fuyant un asile psychiatrique, une prison ou s’échappant de nulle part, la dame du camion est nécessairement marginale. La pauvreté du dispositif et des moyens techniques appelle l’inscription fragile de la caméra dans le quotidien. Le conditionnel, conditionnel passé, est le temps grammatical du film : « ç’aurait été un film ». C’est une discussion autour d’un film en puissance puisque non-réalisé. La liberté évoquée de la dame du camion est en fait une liberté conditionnelle. Un film au conditionnel sur une femme en conditionnelle ? Peut-être.
La dame du camion se confond avec la réalisatrice. En ce sens, Marguerite Duras se fait porte-parole des femmes seules, libres, invisibles, déclassées. Si l’on considère la contingence comme le point central de sa démarche, le portrait de la dame du camion pourrait être la figure de Marguerite Duras elle-même. « Elle a la noblesse de la banalité » nous dit-elle. Elle parle comme l’autrice écrit. Marguerite Duras, ç’aurait pu être la dame du camion.