Nouvelle mythologie, une révélation au MAC de Lyon
Marie Bouruet Aubertot, décembre 2023

Au 2e étage du MAC de Lyon rayonne « la première exposition monographique d’envergure en France » d’Aya Takano. Aya Takano est une artiste japonaise aux multiples casquettes : dessinatrice de mangas, écrivaine de science-fiction, peintre…
Dans son exposition intitulée Nouvelle mythologie, la quadragénaire nippone nous plonge dans un univers kawaii. Une naïveté apparente s’émane de ses 150 œuvres réparties dans les deux pièces colorées du second étage du MAC. Candeur, insouciance, sentiment de liberté se dégagent de tous les personnages d’Aya Takano. Pour eux, elle choisit non sans hasard l’âge de l’adolescence. Un âge où on n’est plus totalement enfant, ni totalement adulte. Un âge où tout est encore possible, un âge où tout peut encore advenir. Une part de légèreté émanant de la période de l’adolescence se reflète dans sa signature plastique avec les membres allongés de ses jeunes filles androgynes. Toutefois, cette absence de formes est ambiguë. Elle peut traduire également l’instabilité désagréable de l’adolescence. Cette période de transition est marquée par la perte repère et par la difficulté à savoir pour les adolescent(e)s ce qu’ils et elles veulent devenir. Masquer les formes des adolescentes, c’est aussi masquer leur statut de femme. La représentation des jeunes filles d’Aya Takano est peut-être une manière d’aborder et d’oublier les inégalités hommes-femmes présentes dans la société nippone. C’est donc à vous visiteur, d’en tirer votre propre conclusion. Avec ses créations féminines, elle aborde des endroits, des sujets de la vie quotidienne (l’enfance, l’amour, la rue …) comme des sujets difficiles (Hiroshima, Fukushima) toujours avec cette douceur et une note d’espoir en un avenir meilleur.
Une fois rentré dans l’univers intergalactique de la première pièce, le visiteur trouve face à lui quatre micro-espaces sous forme de valise. Chaque valise a une forme (maison, cœur, ville, fusée) correspondant à son titre. La première valise s’intitule « La maison de l’enfance ». A l’intérieur, sur le côté, une petite table surmontée d’un doudou et entourée de coussins, nous plongent dans l’enfance. Ce petit espace nous invite à nous asseoir pour observer avec une certaine distance les œuvres de jeunesse retrouvées dans le grenier de la mère de l’artiste. Cette valise présente la période où est né le désir de peindre d’Aya Takano. Dès 14 ans, la jeune fille manie avec brio l’art de l’huile sur toile comme vous pourrez l’observer sur votre droite avec son autoportrait (72,5 x 60 cm). Les œuvres exposées dans la valise suivante intitulée « Cœur » sont des illustrations réalisées pour le magazine adolescent Zipper entre 2003 et 2008. Ce sont pleins de petites scénettes qui racontent les amours adolescentes les petites joies comme les petits drames. Ce sont des moments tantôt innocents tantôt non, où le fantastique laisse parfois place à la réalité. Plus loin, sur la droite, la coiffeuse rêvée par de nombreuses petites filles, une coiffeuse rose. Celle-ci renferme les bijoux qu’Aya Takano a désigné en collaboration avec la marque japonaise de joaillerie, Lichen. Libre à vous d’essayer d’ouvrir les tiroirs pour voir s’ils ne renferment pas quelque chose. Jusqu’à côté, vous découvrirez la troisième valise, la ville. Passage piéton, feux de signalisations vous rappelleront l’environnement urbain. Dans cet espace, Aya Takano mêle réalité et science-fiction pour nous faire ressentir le mélange d’attraction-répulsion qu’elle a éprouvé lors de ces années d’études à Tokyo. Pour fuir ce qu’il ne lui convient pas, la rêveuse, l’utopiste, Aya Takano crée sa propre ville mythologique. Par la suite, vous quitterez l’univers de la ville fantasmée inspirée de sa vie quotidienne pour rentrer dans la dernière valise, dans la sphère de la science-fiction. Dans cette dernière, vous aurez une nouvelle fois la possibilité de vous asseoir. La pause ne sera pas de l’ordre de la contemplation. Elle consistera en un moment dédié à la lecture de mangas écrits par Aya Takano. Vous pourrez également observer certaines de ces œuvres relevant de la science-fiction. Celles-ci sont pour l’artiste une échappatoire, un moyen de fuir la réalité.
Après être ressorti, sur votre gauche, un immense rideau se trouve face à vous. Seule œuvre tactile, n’hésitez pas à la toucher. Non seulement ce rideau fait office de séparation entre les deux pièces mais en plus il représente un moment de rupture dans la vie d’Aya Takano et dans celle de tous les japonais. Un moment qui ne les a pas laissés indemnes, un moment qui les a changés : le 11 Mars 2011. Même si plus rien ne sera comme avant après cette date, le tsunami et l’explosion de Fukushima ne sont pas présentés dramatiquement. Ces évènements sont l’opportunité de prendre un nouveau départ pour la société nippone.
Le passage dans la seconde salle de couleur orangée peut nous faire penser au commencement d’une nouvelle journée. On passe de l’ombre à la lumière. On passe d’un univers intergalactique à un monde marin. La scénographie marine est impressionnante. En regardant le sol du centre de la pièce, vous serez immergés sous les mers. Tapis bleu, poufs en forme de poulpe, baleine disposés au centre de la pièce s’offrent à vous pour le temps d’un arrêt. Autour de ce fond marin, quinze toiles peintes à l’huile sont suspendues en arc de cercle. Au centre, une œuvre gigantesque (223 x 545,4x 3,5 cm) ayant pour titre le nom de l’exposition Nouvelle mythologie (cf. image de couverture). Lorsqu’on l’observe, on perçoit une forme de renaissance. Par sa composition (un humain, un animal et un minéral), elle nous rappelle La naissance de Vénus de Botticelli. Ce minéral, cette pierre évoque le temps préhistorique. Aya Takano apprécie cette relation c’est pourquoi les animaux sont omniprésents dans les toiles de cette seconde pièce. Ils lui permettent de questionner plus généralement les différences humain/ animal. La ville passe au second plan derrière la nature et les animaux. Ceci est clairement visible dans la scénographie. Le bleu prédomine dans tous les œuvres de cette seconde pièce. Il symbolise la mer et la pureté. Les animaux sont très présents, au plafond comme au sol. L’urbanité semble être une relique du passé pour l’artiste. C’est pourquoi Aya Takano a décidé de créer son monde, sa nouvelle mythologie où animaux et humains cohabitent pour un avenir meilleur.
Non loin du fond marin, une épave dans un amas de cailloux et de sable. À côté, un message : « Follow your bliss », « Suivez votre bonheur ». Malgré les épreuves, les obstacles, symbolisés par l’épave, Aya Takano nous dit à travers cette maxime de toujours garder espoir.
Enfin, dans le fond de la pièce, une chose qui n’a pas vraiment sa place dans cette salle : des vêtements issus d’une collaboration entre Aya Takano et Mikio Sakabe en 2022. Comme vous pourrez le constater du début à la fin, Aya Takano vous surprendra dans le contenu et la forme de son exposition pop et colorée aux allures d’animés.