Où es-tu, monde admirable ? de Sally Rooney
Julie Deygas, décembre 2022
Dans son précédent roman Normal People, Sally Rooney racontait le parcours de Marianne et Connell, deux jeunes gens qui apprennent ensemble à construire leur vie d’adultes. Marianne, dans une ultime maxime, résumait ce qui semble une ligne directrice de l’autrice : « les gens peuvent vraiment se changer mutuellement ». De ce point de vue, son troisième roman Où es-tu, monde admirable ? est dans la lignée de Conversations entre amis et Normal People. Avec finesse, la jeune autrice irlandaise construit quatre personnages principaux sans cesse en interaction avec les personnes et le monde qui les entourent, et qui ne versent jamais dans le cliché. Alice est une jeune écrivaine qui a connu en quelques années un succès fulgurant. Isolée dans une petite maison au bord de la mer suite à un épisode dépressif, elle fait la connaissance de Félix, un jeune homme débrouillard qui cumule les petits boulots et les relations amoureuses, sans réellement trouver satisfaction. Eileen, assistante éditoriale, s’ennuie dans son travail, et peine à définir la relation ambiguë qui la lie à Simon qu’elle connaît depuis l’enfance. Le roman alterne alors entre passages narratifs et échanges de mails entre les deux jeunes femmes, amies de longue date et anciennes amantes.
A travers ces personnages se dessine la difficulté pour de jeunes trentenaires à prendre place dans un monde dont l’ancien modèle de vie ne convient plus, mais qui n’en propose pas de meilleur : « Quand j’essaie de me représenter une vie heureuse, le tableau n’a pas beaucoup varié depuis l’enfance – une maison au milieu des fleurs et des arbres, une rivière toute proche, une bibliothèque pleine de livres et quelqu’un qui m’aime, voilà tout […] Mais même ça, ça me semble hors de portée, comme un rêve qui n’a aucune racine dans la réalité ».
Si la description des personnages et des relations qui les lient les uns aux autres est toujours une réussite, certains passages – situés exclusivement dans les échanges épistolaires – viennent alourdir le propos de l’autrice et casser le rythme de son roman. Cela est d’autant plus étonnant qu’Alice et Eileen partagent le même point de vue politique ; elles n’ont donc pas à essayer de se convaincre l’une et l’autre. On peut regretter que certains de leurs échanges ressemblent à des leçons, proférées à coups de présents de vérité générale : « Tout le monde est, de façon compréhensible, sensible aux catégories identitaires, mais peu désireux d’expliquer en quoi consistent ces catégories, d’où elles viennent et quels desseins elles servent. Le seul schéma visible, c’est que, pour chaque groupe de victimes (les gens issus de familles pauvres, les femmes, les gens de couleur), il y a un groupe d’oppresseurs (les gens issus de familles riches, les hommes, les Blancs). Mais dans ce cadre, les relations entre la victime et l’oppresseur ne sont pas tant historiques que théologiques, en ce sens que les victimes sont par essence bonnes et les oppresseurs le mal incarné. Pour cette raison, l’appartenance à un groupe doté d’une identité particulière est une question non réglée de signification éthique, et une grande partie de notre discours est vouée à mettre les bons individus dans les bons groupes, ce qui revient à attribuer à chacun son propre lot de responsabilité morale […] ».
Pourtant, Sally Rooney parvient parfaitement à partager ses réflexions politiques par la seule description de ses personnages et des liens qui les unissent aux autres. On pense dans Normal People au contraste entre Marianne et Connell, qui viennent de milieux sociaux très différents, ou encore à la description de la précarité étudiante dans laquelle tombe, pour un temps, Frances, dans Conversations entre amis. Au contraire, dans Où es-tu, monde admirable ?, l’aspect politique se donne à lire presque exclusivement au travers des discours (à l’exception notable du personnage de Félix).
Heureusement, ces mails sont également l’espace d’expression de la vulnérabilité et de l’ambiguïté des personnages. Au sein de ces échanges, les deux amies construisent ensemble un lieu privé et sécurisant, où elles peuvent s’exprimer dans toutes leurs contradictions, sans crainte du jugement de l’autre. Comme l’écrit Alice : « En public, je parle de l’éthique, de prendre soin des autres et de la valeur de la communauté humaine, mais dans la vie, je ne me préoccupe de personne à part moi ». Au fond, moins qu’un roman politique ou qu’un roman générationnel, Où es-tu, monde admirable ? est un roman de la relation, à soi et aux autres : « Alors malgré tout, malgré l’état du monde tel qu’il est, l’humanité au bord de l’extinction, me voilà en train d’écrire un mail sur le sexe et l’amitié. Mais qu’y-a-t-il d’autre à vivre ? ». Et c’est bien ces relations vécues, amicales et amoureuses, qui restent en tête lorsque l’on referme le livre.