L’écriture de Catherine Baldisseri comme puissante arme féministe et écologiste : l’héritage d’un espoir engagé

Anaëlle Ducarouge, décembre 2023

Avec Les Grandes Nacres, Catherine Baldisseri confie sa voix à trois femmina engagées dans la lutte pour préserver les fonds marins.

De la transmission narrative à celle de l’écriture poétique

Catherine Baldisseri fait un retour remarqué sur la scène de la rentrée littéraire avec son deuxième ouvrage, Les Grandes Nacres, publié le 24 août 2023 par les éditions Julliard. Si son premier roman, La Voix de Cabo, avait suscité des débats au sein de la critique en raison de l’absence de profondeur psychologique des personnages et d’une trame narrative jugée partiellement développée, les attentes du lecteur pour ce second volume restent néanmoins élevées. Dans Les Grandes Nacres, l’autrice revisite des thèmes qu’elle avait préalablement explorés dans La Voix de Cabo, tels que l’importance de la nature, l’évocation d’une île, de l’océan, de l’émancipation des jeunes femmes et de la transmission. C’est autour de ces sujets que son nouveau roman retrace l’histoire de trois femmina - ainsi sont nommés les personnages dans toute la force de leur féminité - influentes sur plusieurs générations, dont la destinée commune repose sur un serment immémorial, celui de ne pas souiller la mer et de récolter le byssus produit par les nacres. Le lecteur suit l’histoire d’Efisia, qui a reçu, à la mort de sa grand-mère, le devoir de plonger et de récolter le fil marin, sans blesser le coquillage, puis de le tisser en chantonnant. Cette tâche, corrélée à de nombreux mystères et mythes, sera par la suite confiée à Rosalia, sa petite-fille, qui prendra la relève.

« Ne souille jamais les eaux, trouve la prière et cherche le geste précis […] Prête serment, Efi, pour que la Pitti jouisse du repos éternel ».

Ce fil marin, que les femmes cousent de chapitre en chapitre, représente symboliquement le temps qui passe, les générations qui se succèdent, l’héritage et la transmission.

Allier la dimension scientifique à la plume littéraire

La douceur de l’écriture fait écho à la couverture du livre, illustrée par Caroline Péron. Les couleurs vives et les jeux de lumière, crée par la seule utilisation du crayon de couleur, font déjà ressentir, en amont à la lecture, l’atmosphère apaisante prodiguée par l’île et la subtilité de l’écriture. La légèreté du pinceau met en relief deux femmes au premier plan, le visage regardant vers le large, qui nous invitent à tourner la page.

L’écriture de Catherine Baldisseri est à la fois simple et épurée, combinant la beauté des mots à la rigueur scientifique. Le langage est direct, franc et droit ; toutefois, les descriptions semblent parfois manquer de profondeurs et pourraient être davantage travaillées. On regrette à certains moments de la lecture de ne pas être davantage immergé dans l’environnement marin de l’île, de ne pas recevoir plus de détails olfactifs et visuels. Le texte gagnerait en profondeur s’il mettait en évidence toute la richesse sensorielle de l’atmosphère exotique de l’île. Certes, la plume de Catherine Baldisseri est belle, mais elle ne fait que suggérer, insinuer, et nous restons sur notre faim. Cependant, il faut souligner la force d’objectivité de son écriture qui permet de dénoncer la dégradation croissante de l’environnement sans aucun effet de style qui paraîtrait trop artificiel. C’est cette voix objective qui permet de combiner parfaitement l’univers scientifique et la plume littéraire. Alors que le récit débute sous le prisme du sème du mythe et du mystère, soulignée par une tonalité poétique, il gagne en réalisme et devient de plus en plus érudit. En cela, le véritable coup de force de l’œuvre repose sur l’évolution de la voix narrative, de plus en plus érudite, permettant d’allier avec ingéniosité les connaissances scientifiques de l’univers marin avec l’écriture. De courtes digressions enrichissent le roman en délivrant des connaissances sur les coquillages rares, la découpe du byssus, le dessalement et le tissage de la soie marine. Le vocabulaire et l’observation scientifique conquièrent davantage de place au sein de l’intrigue, se mêlant aux découvertes modernes et aux nouvelles considérations.

« [Le] parasite, l’Haplosporidium pinnae, décime quatre-vingt pour cent des populations de grandes nacres ». Plus qu’une simple fiction, le livre s’apparente à un réel essai scientifique dont l’objectif premier est l’observation des changements naturels.

Un roman écologiste et féministe qui résonne

L’alliance entre la littérature et la biologie permet à la narratrice de présenter un discours engagé. Ce que qui ressort avant tout des Grandes Nacres, c’est la volonté des femmina de protéger l’environnement. Cet engagement ne semble jamais artificiel ou excessif, il n’en fait pas « trop », car il s’immisce subtilement dans l’observation et le regard des personnages, laissant ainsi au lecteur le soin de se faire son propre avis critique. Tel est l’art de Baldisseri, celui d’écrire un roman engagé sans qu’il ne le paraisse.

« Elle constatait, amère, que les saisons n’étaient plus ce qu’elles étaient » ou bien « ils restèrent longtemps à observer le poumon marin qui s’asphyxie jour après jour ».

Le texte met en avant le temps qui passe, permettant d’observer les changements qui se produisent au sein de la nature, les écosystèmes de plus en plus en péril, mais aussi les conséquences de la bêtise humaine et les dangers de la pollution. Sans s’y attarder excessivement, et toujours avec une grande finesse, la narratrice évoque les ancres des bateaux qui ravagent les océans et déplore le tourisme de masse qui apparaît de plus en plus abondant. Le roman nous oblige à regarder passivement la dégradation de la nature et l’évolution des femmina qui doivent agir tant bien que mal avec leur temps. Le lecteur et les personnages sont prisonniers dans cet univers qui se dirige vers un déclin fatal, laissant penser qu’il n’y aurait que l’écriture pour faire changer le regard des hommes. Le cycle des femmina se clôt avec Rosalia, la dernière petite-fille que nous suivons, et, même si c’est avec regret que nous fermons le livre trop vite, l’héritage de prendre soin des océans est laissé au lecteur, comme une promesse qu’il devrait tenir.

Ce qui frappe également dans Les Grandes Nacres, c’est l’aspect féministe du discours. Seules les femmina ont la capacité de tisser la laine avec le fil d’or et de plonger récolter le byssus. Cet honneur n’est réservé qu’aux femmes, puisque les hommes en sont exclus, ils restent constamment en marge et à l’écart de cet art énigmatique. Le roman apporte un souffle nouveau en mettant à l’honneur le rôle essentiel des femmes dans la préservation de l’environnement, écartant les stéréotypes habituels de l’homme blanc héroïque.

Les Grandes Nacres : une œuvre dont on doit s’inspirer ?

Les Grandes Nacres de Catherine Baldisseri est un livre poignant. Si La Voix de Cabo n’avait pas remporté un franc succès auprès du public, ce deuxième ouvrage a conquis de nombreux lecteurs grâce à ses engagements politiques et sociaux. La subtilité de l’écriture réside dans sa capacité à marier la poésie au discours érudit, et la sensibilité de la langue à la violence du propos, permettant de donner davantage de consistance psychologique à ses personnages et de tisser une intrigue captivante. C’est un roman que tout lecteur devrait avoir dans sa bibliothèque, un livre engagé, féministe, qui alerte sur les dangers écologiques actuels et qui met en avant le rôle des femmes dans ce combat contre la montre.

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