Destination de nos lointains, une exposition de François Réau
Marie Berthoin, décembre 2022
Cette exposition nommée Destination de nos lointains a été réalisée par François Réau pour la Fondation Bullukian et sous la commission de Fanny Robin.
Le lieu a toute son importance dans le travail de François Réau puisqu’il accompagne, voire est même à l’origine de la création. Réau invoque de ce fait l’esprit des lieux pour mieux les révéler en s’intéressant, pour cette installation, à l’histoire textile de la ville de Lyon. Cet héritage va particulièrement influencer les mediums sur lesquels l’artiste va travailler. C’est un vrai travail d’expérimentation et d’adaptation que nous propose François Réau. Il a associé sa pratique plastique au support, grandeur nature, du tissu pour créer un nouvel espace symbolique. Pour que le symbole soit plus fort l’artiste s’est engagé dans une collaboration avec l’entreprise régionale la Turdine qui allie un savoir-faire textile historique aux techniques de dernières générations. De plus, grâce à leurs équipements parfois uniques en Europe (ayant la capacité de produire de très large quantité de tissus), la teinturerie permet à l’artiste de s’exprimer et d’évoluer sur de très vastes formats.
Mais ce format lui permet également de rendre sa pratique plus immersive, tout comme son dispositif qui suspend et laisse tomber tel une tenture les plusieurs mètres de tissus. Le tissu est suspendu par cinq rouleaux produisant cinq chutes de longueurs variables. Certaines touchent le sol tandis que d’autres forment une vague plus légère. Ces installations, mais particulièrement celle sur la photo ci-dessus, vont inviter le spectateur, le regardeur, à prendre part, à engager son corps pour rencontrer l’œuvre. Avec cette disposition en drapé, le tissu n’est plus un matériau plat, il vient sculpter l’espace, il devient un espace à part entière. Le tissu ainsi que le dessin apparaissent comme tridimensionnel. Le textile devient volume, et le dessin devient matérialité par sa maîtrise du trait. Pour cette exposition François Réau va principalement utiliser la mine de plomb, une technique qui lui permet de fonder sa démarche sur l’apparition et la disparition. Cette pratique minutieuse, régulière et répétitive, produit des effets de dégradé inattendu laissant presque des espaces de réserve sur le support. À l’esthétique sombre mais pourtant tout en délicatesse, son travail peut s’identifier à des paysages, nous rappelant un ciel brumeux ou rempli de nuage, ou encore un désert aride qui laisse apparaître ses craquelures.
Ces figures et ces motifs à l’esthétique séduisante et poétique interrogent également les liens entre l’homme et la nature. De part le visuel de ses productions François Réau nous invite à une expérience de pensée visuelle, à un voyage intérieur et sensible. Il explique vouloir « une narration de l’ordre de l’indéterminé » et s’intéresse donc à la poésie et surtout à celle de René Char (poète et résistant). Une poésie à l’écriture radicale et mais aussi avec de grande fragilité en ce qui concerne la nature. François Réau nous fait ressentir par ses dispositifs, aux matériaux éphémères et altérables (végétaux), cette fragilité où les éléments et notre monde pourraient basculer. Il envahit l’espace de tournesol une fleur solaire mais périssable à la charge poétique très forte. Mais une fois fanées, les fleurs peuvent sembler brûlées, ce qui laisse tomber de petites graines pouvant emmener à d’autre forme de narration. Cette thématique s’inscrit ainsi parfaitement dans le cadre de la 16e Biennale d’art contemporain « Manifeste de la fragilité » dont la Fondation Bullukian fait partie cette année. Isabelle Bertolotti directrice artistique de la Biennale d’art contemporain de Lyon explique que la Biennale « propose cette année aux artistes d’exprimer à leur tour leur sensibilité au monde qui les entoure et leur désir de résistance dans une actualité entravée par la pandémie et ses conséquences. »
Tout au long de cette exposition, les matériaux pauvres et périssables sont mis à l’honneur afin de donner de la matérialité et de la tridimensionnalité au travail de François Réau. Ce parti pris l’inscrit dans la lignée du Land Art et de l’Arte Povera. Ces inspirations lui permettent de produire des dispositifs et des œuvres éminemment sensibles qui jouent le plus souvent entre trait fin du crayon et matière. C’est donc une rencontre intéressante et réussite entre histoire (celle de la ville de Lyon) et pratique plastique et artistique.